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Immersion dans le monde de Martin Poulibe

Nous avons rencontré celui qu’on ne présente plus, Martin Poulibe lors de la soirée de clôture du festival Yaoundé Tout Court où, le 5 novembre 2016, il était le président du Jury.
Dans une interview exclusive, il nous livre tout sur son jeu d’acteur et ses débuts, ses projets et sa filmographie. Avec plus de 100 films, l’acteur, réalisateur , producteur et scénariste est aujourd’hui l’un des cinéastes préféré des camerounais.

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Martin Poulibe (DR)


    Qui est Martin Poulibe ?

Je suis Martin Poulibe, c’est ce que je peux dire. En fait je ne sais comment me présenter. Je suis Martin Poulibe, un africain en général et un camerounais en particulier qui est né dans la zone septentrionale du Cameroun avec des extra croissances un peu partout au Cameroun d’où le fait que je n’ai pas un repli identitaire au regard de la complexité des origines mais la plus grosse origine est que je suis Moundang.

A l’origine je suis historien de formation et même archéologue parce que j’ai fait des fouilles avec d’éminents archéologues en tant qu’étudiant en archéologie. Je suis même cité sur le net dans beaucoup de travaux d’archéologues officiellement. La vie a voulu que je ne fasse pas l’archéologie que je fasse autre chose.
J’ai travaillé à la Sotug pendant années. A la fermeture de la Sotug, je me suis mis avec les Coréens : Daewoo Motors pendant quelques années et puis là maintenant je me suis mis à mon propre compte. Je suis cinéaste.

    De l’archéologie au cinéma. Comment vous y êtes-vous retrouvé ?

Je ne sais même pas. Seulement, ce que je retiens : pendant que j’étais à Daewoo Motors, j’avais des jeunes qui sont venus dans mon bureau avec l’intention de faire un film. Je leur ai accordé des autorisations nécessaires. Ils avaient voulu que j’incarne un personnage, le directeur et il y avait un acteur du nom de Keki Meyong, paix à son âme. J’avais refusé, j’étais de bonne foi. Ils ont insisté. Quelques jours après, ils étaient venus avec un monsieur qui jouait comme un pied. Il n’arrivait pas à incarner le personnage et moi je sentais le personnage. Pendant leur pause, voyant le temps passé, je me suis rapproché du comédien et je lui ai dit ce qu’on lui demandait de faire. Le réalisateur qui nous observait à la fin me dit « monsieur est ce que vous êtes sûr que ce monsieur ait compris, est ce que vous pouvez reprendre". J’ai repris et il avait activé la caméra sans que je ne sache. Il a obtenu comme ça sa première prise, ensuite il me demande de préciser d’avantage, je le fais et c’est comme ça qu’il a fait ses 3 prises. Après ils applaudissent et me disent « Monsieur vous êtes un acteur ». Là je me suis énervé, ils ont réussi à me convaincre disant que c’est un film qui n’irait pas loin et que c’était un film d’école. Pour la petite histoire, le film a eu 3 prix au Cameroun et les autres prix en Europe.
Voilà comment je me suis retrouvé à prendre cette drogue qu’est le cinéma et qui finalement ne cesse de m’envahir.

    Dans la plupart de vos films, vous avez incarné le mauvais. Pourquoi ce choix ? êtes-vous à l’aise dans ces rôles de méchant, sorcier et parfois bandit ?

En réalité quand on prend en valeur absolu mes films, non. Je fais le Bad boy dans très peu de film puisque je suis au-delà de 100 films ; publicités, différents types de films y compris. Le bad boy je l’ai fait dans 5 ou 7 films. Mais comme tous mes rôles grâce à Dieu sont très bien rendus, ça fait donc que beaucoup de gens voient le film au premier degré. Ils se disent qu’il arrive à jouer ce genre de rôle à la perfection ça veut dire que lui-même, il a un rang de bad boy. C’est un peu ça.
    Comment faites-vous pour vous mettre dans la peau de ces truands ?

Un acteur s’il veut vraiment prendre son travail au sérieux, il a une obligation de recherche. Quand on vous donne un personnage à incarner, vous devez faire des recherches : connaitre quelles sont les attitudes et habitudes mais surtout le reflex de ce personnage. Apprendre à devenir lui, pas vous parce qu’on ne veut pas de vous mais de lui dans ce film. Donc si vous voulez être un vendeur de soya, vous devez aller à la briqueterie regarder comment ils se comportent et essayer d’être comme eux. Ça c’est un travail extérieur. Le travail intérieur c’est au fond de vous, avoir le reflex psychologique du personnage quoi. Arriver à l’habiter ou à être habité par lui. Ça c’est la partie qui est réservée au talent.

    Prenons le cas de vos films où vous incarnez un homme de secte. Alors Martin Poulibe n’a-t-il pas peur d’être persécuté par les sectaires en dehors du film ?

Dans la vie quand on a peur de quelque chose, on ne sortirait même pas dans la rue parce qu’en sortant dans la rue, on se dit qu’on peut se faire tuer ou écraser par une voiture.
La peur c’est pas un truc qui fait partie de mon vocabulaire parce que moi je n’ai pas peur. La peur en tant que telle exclut le fait que vous pensez contrôler votre vie, votre vie vous appartient et que vous devrez vraiment faire attention. On part du principe que c’est Dieu qui nous a créé, nous avons chacun, une mission, un nombre d’années à passer sur la terre.

    A ce jour, quel a été votre plus beau rôle ?

Ça je ne m’en rappelle plus. J’en ai tellement incarné qu’à la limite même j’oublie le nombre de films dans lesquels j’ai joué.
 Un jour, Gérard Désiré Nguélé m’invite assister à une projection. J’y suis allé parce que c’est un pote et j’ai beaucoup de respect pour lui mais je ne comprenais pas pourquoi il m’invitait à cette représentation. Je ne me rappelai pas avoir joué dans ce film, ni du titre d’ailleurs. Alors quand j’y suis allé, à certains moments je me suis vu en train d’incarner un personnage dans le film. J’ai éclaté de rire. C’est pour dire tout simplement que je n’arrive pas à me rappeler des films dans lesquels j’ai incarné un personnage.

    Que nous prépare Martin Poulibe ? Quels sont vos projets ?

Depuis un certain nombre d’années, je me suis mis dans la formation. C’est vrai il y a des écoles qui forment, ces écoles demandent quand même qu’on ait des moyens pour y accéder et qu’on ait même le niveau parce que certaines écoles prennent avec le niveau Bacc. Et ce niveau-là demande un certain montant. Vous savez la formation cinématographique coûte chère.

Alors moi à mon niveau, je forme des gens qui n’ont ni les moyens, ni le niveau mais qui ont du talent, ce qui pour moi est un facteur important de choix. J’ai réussi grâce à Dieu à former des jeunes qui aujourd’hui ou demain, feront leur chemin dans le cinéma. Il y a des jeunes filles comme Marie Ndjock par exemple, des jeunes garçons comme Fraicheur, Adamou, Labe. Ces derniers temps je travaille avec un jeune talentueux du nom de Nana Ardo que tout le monde connait, qui est humoriste mais que je suis en train d’amener petit à petit dans le cinéma. Il incarne des personnages de manière extraordinaire. Voilà, j’ai comme ça une quarantaine de jeunes que je forme, filles comme garçons. On travaille pratiquement 2 fois par semaine. Je n’exige pratiquement rien, c’est juste du bénévolat avec peut-être quelques petits frais administratifs qui permettent d’avoir certains documents du fait de notre formation théorique et pratique. Et là nous sommes sur une série de films dont les séries de 6 minutes que nous faisons juste comme travaux pratiques et la qualité de ces films est en train de me surprendre. Il y a des feuilletons que je suis en train de faire avec Narcisse Mbarga qui est à Paris. Il y a des films de longs métrages comme Yadiko qui est en postproduction. Dans les feuilletons, il y a Babioya qui est aussi pratiquement entrain d’être tourné, dont la bande d’annonce est sur YouTube. Ensuite on a Etat d’urgence, un autre film en postproduction. D’autres sont encore à venir.

    Au vu de votre succès, il vous est impossible de sortir dans la rue sans être adulé par vos fans. Comment vivez-vous ce succès ?

Simplement ! je suis adulé par les fans, je signe des autographes, je fais des photos avec des fans mais ça n’empêche pas à la Eneo de venir me couper la lumière ou à la Camwater de me supprimer de l’eau, encore moins, on ne me vend pas le plantain ou la viande à un tarif préférentiel. Non. A la limite même ça me crée des problèmes parce que je ne peux pas prendre le taxi à 100F CFA comme tout le monde. Je me suis fait engueulé comme un poisson pourri une fois parce que j’ai osé prendre le taxi à 100F. les gens ne m’ont pas lâché.

Je suis quelqu’un qui ne se prend pas la tête. Je ne me crois pas plus méritant qu’un autre. Je pars d’un principe très simple. Nous sommes nés sans le vouloir, et nous mourons aussi sans le vouloir. Beaucoup de choses ne dépendent pas de nous. Dès l’instant qu’on sait qu’on va mourir, et puis les autres vont s’occuper de vous, ça forcément, ça vous amène à réfléchir et à voir la vie différemment.

Maimounatou Bourzaka